Ces instants de questionnements obsédants. Y penser à chaque heure, au lever, en prenant le train, avant de prendre la parole, en mangeant. S’imaginer des questions et y répondre en marmonnant ; toujours à la recherche de la phrase qui sonnera bien. Chercher le lieu sur Internet et rêver secrètement de ce trajet, en espérant qu’il devienne sien. Toujours trop réfléchir aux étapes qu’il reste à franchir ; une nouvelle case de cochée révèle, en réalité, de nombreuses autres choses à réaliser. Toujours plus.
Comme d’habitude, j’ai souhaité ne pas en parler à ces personnes ; un problème de fierté beaucoup trop mal placée. Alors, j’attends… Un peu seule.
L’arc-en-ciel de 19 heures 47
Ce matin : du gris dilué dans un verre d’eau.
Dans le train : la lumière du printemps et ses parfums acidulés.
À la gare : la course sous les grondements menaçants.
Dans le bus : le temps se transforme en vaporisateur d’eau naturel.
Derrière mes rideaux : des perles de grêle qui s’entrechoquent musicalement.
Maintenant : une lumière éblouissante.
Il y a comme une part de moi, là-dedans.
Pas assez. Jamais assez.
Du temps pour boire les mots, avaler le savoir, s’imprégner des nuances et des exceptions, emmagasiner la connaissance.
J’aurais voulu l’une de ces maisons où les livres remplacent les murs. Les pages scotchées dans toutes les pièces ; et d’autres, éparpillées sur le sol.
Un plaisir que j’aurais souhaité m’accorder plus souvent, car les phrases entrent en moi et me font sentir plus confiante, mieux dans ma peau.
Mais si je venais à disparaître, demain ? Chaque jour qui passe me confirme que l’on ne sait jamais assez, que l’on n’a jamais assez de temps.
“Yeah. Alright!”
Ici, tôt le matin, la nuit a parfois quelque chose de magique.
Alliée à la musique aérienne, celle-ci m’a bêtement fait monter les larmes aux yeux. Dans ce bus où défilaient toutes les lumières de la ville, ma tête se balançait de façon incessante. S’alternaient ensuite les moments d’excitation face à la nouveauté, et ceux d’énervement quand le trafic dehors devenait trop important.
Nous longeons de cette façon les tristes zones industrielles, puis atterrissons de façon brusque sur le pont de Bezons. Je croiserai à nouveau, une semaine plus tard, ce mélange de technologies parfois nouvelles. C’est une sorte de foulard turquoise, parfois gris métal, ou bleu profond ; une matière volatile instable pourtant réconfortante.
Mon habituel trajet du matin a du soucis à se faire.
EICHLER, Glenn, LEWIS LYNN, Susie, Daria, 1997
La revoir fut comme un soulagement. Un nouveau lien avec le passé toujours aussi réconfortant. En ce moment se joue une période calme et amusante ; jeudi, dans cette salle de classe, l’odeur de cigarette devenait parfum, comme lors de ces soirées folles où les danses nous rapprochaient. Je me plais à rêver d’amitiés parallèles, de chemins quotidiens à vélo sur les feuilles craquelées, de chambres tapies de pubs et de posters. Une manière de vivre beaucoup plus libérée avec le sentiment de pouvoir à accéder à tout.
Des crevasses, un pseudo-accident, de la peur. Une attente folle, le froid, la délivrance, enfin. Des clémentines. Des cris en jouant à Band Hero. Du repos devant les téléfilms de l’après-midi, de la lecture. Des vaches, une chatte à la robe écaille de tortue. De la bonne nourriture, des nuits confortables. De la technologie dans tous les coins. Des hurlements comme chansons, des perruques folles, des danses insensées. Le retour à la vie normale.
(moi), Now Dead, décembre 2011.
Le rêve où se côtoyaient les extrêmes. Un instant il fait clair, frais, les épis de blé se mêlent à l’herbe humide ; un autre il fait nuit, les parfums sont lourds, et tout semble sali. Je traverse des villages à bord d’un train. Aux côtés du conducteur, nous semblons oublier les rails pour passer d’un endroit à un autre. Certaines routes sont semblables à celles arpentées dans le passé, en Espagne ; je reconnais les murs de pierre et cette impression de bout du monde. La lumière apparaît soudain à nouveau, et un objet inconnu descend du ciel pour se déposer face à la bâtisse du numéro 4 de la rue. Nous échangeons des regards inquiets et préférons continuer notre chemin. Je reviens finalement sur mes pas, ne cessant de me répéter les mêmes interrogations. Dans ma tête — ou au loin, je ne sais pas — j’entends des voix comme celles des flash info. “On aurait trouvé des corps à l’intérieur de l’objet. Un liquide gris coule le long des parois ; nous ne savons pas encore à quoi nous avons affaire.” Je ne sais pas si je dois appeler la police ou des gens proches. C’est l’inquiétude et la peur la plus profonde qui parle pour moi.
Réveil.
J’ai d’abord trouvé ça ringard ; ça sonnait comme un vieux disco, et le fait de marcher involontairement en rythme me mettait mal à l’aise face aux éternels dévisageurs. Et puis il y a eu comme une fumée envoutante ; encore maintenant, je suis persuadée que l’instant a duré le temps d’une douche brûlante.
Cette gare cache dans ses carreaux des moments doux/fous d’autrefois. J’imaginais alors prendre un de ces voyageurs par la main pour partir valser au milieu des quais. J’éprouvais la même sensation que lorsque je tourne un peu trop vite sur moi-même ; euphorie semblable à un raz-de-marée qui te fait éclater de rire sans raison. Une pression sourde s’exerce alors, partant d’abord de la tête pour venir pincer ensuite les doigts. Près de la nuque, un frisson dont le bruit évoque un jus d’orange pétillant se fait sentir.
“Train à l’approche.”
J’essaye de tenir au mieux durant l’automne aux côtés de Fiona Apple.
Fréquemment, mes yeux profitent de spectacles incroyables durant mes trajets en train. Du côté des Vallées, il y eut cette pluie qui semblait tout purifier ; les épaisses gouttes glissaient sur l’asphalte et sublimaient le paysage couleur vert d’eau. Ça sentait la fin d’après-midi ; celui durant lequel émane de la cuisine une odeur de cookies fraîchement préparés.
En ce moment, on peut encore profiter de la vue des nombreuses feuilles récemment tombées, formant à divers endroits de nombreux tas qui n’attendent que les coups de pieds de jeunes enfants. Les miens, aussi.